Je viens de trouver sur le site de l'Administration publique du Québec, une réflexion d'un fonctionnaire sur la condition masculine au Québec, principalement suite au Comité qui a déposé le fameux rapport Riendeau. Il est intéressant de constater certains faits, malgré que la réflexion date de mai 2005. Elle demeure pertinente. Voici donc le texte :
La condition masculine : Quel devrait être le rôle de l’État ?
Au début des années 1970, le contexte politique et social ainsi que les pressions des groupes de femmes ont permis la création bien heureuse du Conseil du statut de la femme (CSF). Aujourd’hui, plusieurs éléments démontrent la fragilité de certains aspects de la condition masculine. Comment serait-il judicieux pour l’État d’intervenir ? Inscrite au centre de différentes forces sociales souvent contradictoires, la réponse de l’administrateur public à cette question devrait selon moi favoriser l’émergence d’une coalition nouvelle, plutôt que de se camper dans un clivage sexuel stérile.
Le rapport Rondeau : un chien dans un jeu de quilles !
En janvier 2004, le Comité de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes déposait son rapport au Ministre de la Santé. Le comité avait reçu le mandat d’identifier les besoins des hommes, faire l’inventaire des ressources et le point sur les services disponibles, définir des priorités d’action et illustrer les pratiques les plus prometteuses auprès des hommes. Le comité conclut que selon différents points de vue (espérance de vie, idées suicidaires, problèmes de santé physique, recours aux services, réseau social, réussite scolaire, etc.), les hommes, en comparaison avec les femmes, montrent un portrait très peu reluisant. En fonction de ces différents constats, le comité propose entre autres au gouvernement de reconnaître la nécessité d’appuyer les hommes, et de mettre en place différents services spécifiques pour leur venir en aide.
Inscrite au cœur de l’action politique et de l’évolution des phénomènes sociaux, l’action de l’administration publique n’a bien évidemment jamais un caractère de neutralité. Au centre d’une optique politique plus ou moins bien définie, l’action de l’administrateur public porte une couleur idéologique interprétée de façon distincte - ou même contradictoire - en fonction des lunettes que portent ses différents publics. En effet, les conclusions du comité ont généré des réactions opposées en fonction entre autres du fait qu’elles sont analysées par des groupes de femmes ou des groupes d’hommes. Des groupes de femmes ont décrié tout autant les biais du comité que les aspects méthodologiques, discréditant ainsi les conclusions . À l’inverse, les groupes d’hommes ont applaudi les conclusions et les recommandations .
L’administration publique : acteur de changement social.
Que l’on estime l’exercice pertinent ou futile, je suis d’avis que la création de comité a été audacieuse. En ce sens, l’État a souhaité jouer un rôle actif afin de légitimer son éventuelle action auprès d’une problématique sociale. Mis en place suite à un drame familial malheureusement « typique », le comité a, dans les faits, matérialisé la réaction gouvernementale. Par son choix, l’État a reconnu ainsi le problème masculin comme un problème social qui mérite une prise en charge publique. L’État a fait porter sur ce qui pourrait être limité à un simple fait divers, le poids d’un problème social qui se manifeste de toutes sortes de façons depuis plusieurs années, et montre que la condition masculine mérite l’attention de l’administration publique.
Par sa fonction de protection des groupes de « victimes » (de discrimination ou d’autres éléments tels que les catastrophes naturelles, le crime organisé, …), l’administration publique a la responsabilité de mettre en place différents mécanismes visant la prévention et la protection. Né de la pression et de l’action des différents groupes de femmes, le CSF a été créé par le gouvernement afin d’être conseillé en matière de condition féminine. Tous les députés (seulement des hommes à l’époque !) avaient reconnu la pertinence que l’administration publique protège mieux les femmes. Le gouvernement finance depuis ce temps un organisme qui a comme mandat de le conseiller et même, de critiquer son action. Face à des problèmes importants vécus par les personnes homosexuelles et certains débats publics acrimonieux les concernant, l’État a investi une grande démarche de sensibilisation dans les écoles secondaires. De la même manière, les problèmes de racisme vécus par les minorités visibles ont également fait l’objet d’une intervention gouvernementale. Comment dans ce contexte, l’État doit-il intervenir pour donner suite aux recommandations du rapport Rondeau ? Est-ce que les problèmes vécus par les hommes légitiment, comme pour les femmes, les personnes homosexuelles ou les personnes handicapées, une quelconque intervention de l’État ?
Pour le moment, l’État québécois ne semble pas avoir répondu favorablement aux recommandations du rapport du Comité de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes. Dans sa réaction, il me semble que l’administrateur public devrait éviter une réaction exclusivement masculine. L’intérêt général aujourd’hui serait mieux servi si la réaction de l’État permettait de limiter l’influence « isolationniste » des différents groupes de pression. La réaction des groupes basés sur le sexe en dit long sur leur ouverture au dialogue et surtout, sur la recherche de solution commune. Il me semble en effet qu’on devrait en fait chercher à éviter que la reconnaissance d’un « malaise masculin » soit interprétée comme la non-reconnaissance d’un « malaise féminin » . Dit autrement, en quoi le fait de reconnaître aujourd’hui les problèmes vécus par les représentants d’un des deux genres discrédite-t-il le problème l’autre sexe ?
L’inscription du débat public autour de ces deux polarités ne sert en rien l’intérêt général. Il m’apparaît qu’il devient davantage pertinent, du point de vue de la responsabilité sociale de l’État, que l’administrateur public inscrive sa réflexion au dessus des discours des groupes de pression, et, par exemple, travaille sur la discrimination dans son sens large (ses causes et ses répercussions par exemple).
Dans le contexte social actuel, l’intérêt général ne me semblerait pas bien servi si l’administrateur public tentait de distinguer son action - ou continuait de faire une distinction - en fonction du sexe. Une approche intégrée nous permettrait d’inscrire autour d’une même table différents groupes de la population qui, par certains aspects de leur état, sont victimes de discrimination. Les réactions des groupes de pression me semblent favoriser des clivages qui n’ont plus de pertinence du point de vue de l’intérêt général de l’administration publique. L’État doit éviter d’encourager la poursuite de débats stériles.
J-F Labadie